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Le Président de Henri Verneuil- Retour sur une tragi-comédie théâtrale

  • Photo du rédacteur: Gabriel Charron
    Gabriel Charron
  • 23 avr.
  • 5 min de lecture
Jean Gabin homme politique redoutable dans Le Président
Jean Gabin homme politique redoutable dans Le Président

JEAN GABIN, LE REDOUTABLE DU VIEUX CINEMA FRANCAIS


S’il est un acteur qui a marqué de façon durable le paysage cinématographique français, c’est Jean Gabin, Jean-Alexis Moncorgé dit « Jean Gabin » (1904-1976).


Acteur connu autant dans le cinéma d’avant-guerre que d’après-guerre, ancien résistant, il est passé d’un registre de séducteur bourru à patron des acteurs français.

Sa stature large et forte lui fait prendre toute la place à peine il entre sur le plateau, que ce soit pour conduire un train (La Bête humaine, 1938, Jean Renoir), faire de la fausse monnaie (Le Cave se rebiffe, 1961)… Jean Gabin marque les esprits, chaque film semble avoir été taillé sur mesure pour lui. Vous le retirez de la place et l’ensemble s’en retrouve dénaturé.


C’est d’un de ces films-là dont nous allons parler aujourd’hui : Le Président, sorti en 1961, réalisé par Henri Verneuil, d’après un roman de Georges Simenon paru en 1958.

Jean Gabin est un familier du romancier belge, auteur du célèbre commissaire divisionnaire Jules Maigret. Il reconnaîtra lui-même que Gabin est le meilleur Maigret qui soit, Gabin l’ayant interprété deux fois au cinéma : Maigret tend un piège (1958), puis L’Affaire Saint-Fiacre (1959). Mais ce qui nous intéresse, c’est Le Président.

Le film est réalisé par Henri Verneuil, qui le scénarise avec Michel Audiard, qui est également metteur en scène. La distribution est prestigieuse : Jean Gabin, Bernard Blier, Louis Seigner, Renée Faure… La musique est de Maurice Jarre.


Que nous raconte le Président ?


Que raconte Le Président ? Émile Beaufort (Jean Gabin) est un ancien président du Conseil de la IVe République. Il vit en retrait de la politique en Normandie et il dicte ses mémoires à sa secrétaire : il est l’homme le plus détesté de son époque.

Appelé à prendre le pouvoir car les circonstances l’exigeaient, il a pris un ensemble de décisions difficiles qui lui ont valu la haine de toute la classe politique. Pourtant, il en est fier.

Le film se déroule en quatre temps : le président pendant sa retraite, une première vague de souvenirs quand il a une cinquantaine d’années, une autre vague de souvenirs quand il a une soixantaine d’années, avant de revenir à la retraite normande de Beaufort. On découvre qu’Émile Beaufort a dû prendre une mesure de dévaluation pour sauver le pays de la faillite. Il confie cette décision à son ministre des Finances, Antoine Monteil (Henri Crémieux), au gouverneur de la Banque de France, Henri Lauzet-Duchet (Louis Seigner), et à Philippe Chalamont, son directeur de cabinet (Bernard Blier).


Cependant, la décision fuite et provoque une perte de valeur importante pour la France. Comprenant que son directeur de cabinet, gendre d’un grand banquier suisse, l’a trahi, il lui fait écrire ses aveux avant de le mettre à la porte. Cette décision vaudra au président une fin de carrière compliquée. Intransigeant et incorruptible, il se rend à l’Assemblée pour y faire face une dernière fois à une majorité parlementaire qui veut l’empêcher de mener à bien ses grands projets de réformes, notamment s’agissant de l’Europe. Il est seul face à des députés qui, de A à Z, ont des possessions dans la presse, dans l’empire colonial, dans l’armement… Après avoir passé en revue toute l’Assemblée nationale, Beaufort quitte ses fonctions et repart en Normandie.


Et c’est quinze ans plus tard que Chalamont revient lui demander son appui pour prendre la tête du gouvernement et empêcher la crise de régime en appliquant le programme qui a été torpillé quinze ans plus tôt. Fou de rage, Beaufort chasse Chalamont et s’en retourne à sa retraite, où il attend que la mort le fauche un jour ou l’autre…

Le Président est un film d’une actualité brûlante : une satire de la vie politique française, un monde fait de calculs et d’opportunisme qui fait fuir ou tient à l’écart ceux qui auraient la force de conviction et la légitimité morale d’exercer le pouvoir. Lorsque Henri Verneuil a voulu adapter le roman de Simenon, il a cherché à donner au personnage principal une personnalité inspirée de deux dirigeants français : Clemenceau pour l’intransigeance et l’esprit de sarcasme, et le général de Gaulle pour la force de caractère et la vision de long terme.


Homme de culture et de conviction, marqué par les événements de sa génération, Émile Beaufort aspire à reconstruire la France, mais il a face à lui des députés qui ne veulent pas comprendre sa vision, ainsi qu’une presse qui ne pense qu’à une chose : chercher les plus gros tirages possibles. Il est donc assez ironique de voir qu’au début du film deux journalistes espèrent secrètement que Beaufort reviendra au pouvoir, et de voir que les mêmes se demandent si l’ancien président du Conseil a survécu à sa nuit de discussions avec Chalamont.

Beaufort est également proche du peuple, issu d’une famille de cultivateurs et de médecins de campagne. Les habitants de son village ont pour lui un grand respect et lui font part de leur colère s’agissant des choix politiques qui sont faits depuis son départ. Un éleveur local lui dira même que la politique est « un métier de voyou », sauf pour lui, car il connaît l’agriculture.


DE QUOI NOUS PARLE-ON FINALEMENT ?


Bref, c’est l’image même de l’homme politique tel qu’il devrait être, et il y a une part de Jean Gabin en lui. Comme son interprète, Beaufort est cynique, éloquent, cultivé, provocateur et toujours droit dans son esprit. Comme Jean Gabin, Beaufort ne porte pas les politiciens dans son cœur et se dépeint comme un « mélange d’anarchiste et de conservateur… dans des proportions qui restent à déterminer » (Georges Clemenceau).

D’ailleurs, comme dans toutes les œuvres scénarisées et mises en scène par Michel Audiard, la grande force du Président réside dans ses dialogues. Ils sont particulièrement incisifs et les répliques sont lâchées comme une note de musique correctement posée sur une partition.


Ces dialogues sont politiquement inclassables, et c’est ce qui fait du Président un film à part entière : le film traite du bon sens en politique, il ne prend pas un parti particulier entre capitalisme et anticapitalisme, il confronte le bon sens à l’absurde… un bon sens qui peine à faire son chemin face à une classe politique et médiatique qui ne pense pas, qui n’écoute pas et qui ne sait faire qu’une chose : appeler l’homme providentiel au secours, mais ne pas vouloir les conséquences d’une telle action.


En plus des dialogues, le film est d’une théâtralité à part. Il est profondément naturaliste : les personnages sont prisonniers de leurs conditions, mais la fin est plus douce : la France évite le pire, à savoir un chef de gouvernement sans conviction comme Philippe Chalamont. Les décors sont grandioses : entre des scènes tournées dans le véritable hôtel de Matignon avec l’autorisation de Michel Debré, les paysages naturels de la Normandie, la reconstitution en studio de l’Assemblée nationale… La musique de Maurice Jarre alterne entre des symphonies épiques pour iconiser l’homme d’État qu’était Émile Beaufort, des thèmes plus légers et lancinants pour illustrer la nostalgie qu’il laisse derrière lui, ou une menace proche de lui.


LE DERNIER MOT


Enfin, le film s’articule comme une tragi-comédie théâtrale : le premier acte commence en même temps que le film et se termine après que les journalistes aient fait leur entrée à la soirée de gala où se rend le président. Le deuxième acte commence après ces premiers souvenirs et se termine quand le président quitte l’Assemblée. Le dernier acte est l’ultime confrontation entre Beaufort et Chalamont jusqu’au générique de fin.

Si l’on devait retenir un enseignement de ce film, c’est que dans la période d’incertitude que traverse la France, on peut trouver un peu d’Émile Beaufort en nous.


Pour voir un aperçu du film



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