Le Juge et l’Assassin (1976) – Entre analyse et questionnements
- Gabriel Charron
- 16 avr.
- 4 min de lecture

LE COMMENCEMENT......
Quand j’étais adolescent, en 3e, je cherchais des œuvres à traiter pour mon épreuve d’histoire des arts au collège.
Mon professeur de français avait emmené ma classe au ciné-club de Pontarlier pour y découvrir La Vie et rien d’autre (1989), de Bertrand Tavernier.
J’y découvrais l’un de mes acteurs préférés : Philippe Noiret (1930-2006). Il y interprétait le rôle du commandant Dellaplane, qui doit chercher un cadavre de soldat français qui sera enterré sous l’Arc de Triomphe pour la première commémoration de l’Armistice du 11 novembre 1918.
J’ai été frappé par le tiraillement de ce personnage entre sens du devoir, sentiments amoureux inavoués entre lui et Irène de Courtil (Sabine Azéma) et sa réflexion face à la bêtise de la tâche qu’on lui demande d’accomplir : ramener sous l’Arc de Triomphe la dépouille d’un soldat inconnu impérativement français « de souche »…
Après ce film, j’ai vu d’autres films avec Philippe Noiret : Alexandre le Bienheureux (1968), Les Ripoux (1984), Le Vieux Fusil (1975)… Mais s’il est un film qui m’a particulièrement marqué, c’est Le Juge et l’Assassin (1976).

QUELQUES MOTS SUR TAVERNIER
Le film est de Bertrand Tavernier (1941-2021). La musique est de Philippe Sarde et Jean-Roger Caussimon. Le scénario est de Bertrand Tavernier, Pierre Bost (1901-1975) et Jean Aurenche (1903-1992). La distribution, comme souvent chez Tavernier, est prestigieuse : Philippe Noiret, Michel Galabru (1922-2016), Isabelle Huppert, Jean-Claude Brialy (1933-2007), Jean-Roger Caussimon (1918-1985) ou encore Renée Faure (1918-2005).
De quoi est-il est question ?
Si l’on devait résumer l’histoire de ce film en quelques mots, on pourrait dire que c’est la rencontre entre le juge Rousseau (Philippe Noiret) et le tueur en série Joseph Bouvier (Michel Galabru), inspiré du « Jack l’Éventreur français » : Joseph Vacher (1869-1898).
Toute l’histoire tourne autour de ces deux hommes : Rousseau est un notable de son village, vieux garçon qui vit encore chez sa mère.
Il voit à travers cette « affaire Bouvier » l’aboutissement de sa carrière. Il vit une amourette avec Rose (Isabelle Huppert), une jeune anarchiste inspirée de Louise Michel (1830-1905).
Bouvier est un aliéné mental que ni la caserne ni l’hospice de Dole n’ont pu sauver. Sous ses airs de bon garçon jouant de l’accordéon et marchant dans une sorte de pèlerinage se cache un maniaque qui tue des jeunes filles rousses qui lui rappellent Louise, une jeune femme qui s’est toujours refusée à lui.
Il les tue en les éventrant, ce qui lui vaut le surnom « d’éventreur du Sud-Est ».
Bouvier finit par être arrêté et confié au juge Rousseau, qui veut prouver que ce dernier simule la démence et ne rêve que d’une chose : l’envoyer à la guillotine coûte que coûte.
Bertrand Tavernier est un maître de l’écriture thématique. Et au-delà de ce décor de théâtre qu’on croit être l’histoire qu’il nous raconte, il y a un fond plus grave encore. Le film est sorti en 1976, soit 100 ans après le massacre de la Commune de Paris, et se déroule dans les années 1890, en pleine affaire Dreyfus (1894-1906), dans une France déchirée.
L’affaire Bouvier est un pari entre le juge Rousseau et un de ses vieux amis : Villedieu, procureur de la République (Jean-Claude Brialy). Rousseau est un juge carriériste, jouant de sa bienveillance apparente pour acquérir notoriété et gloire. Il est indifférent à la politique et à la montée de l’antisémitisme en France.
Face à lui, son ami Villedieu est homosexuel, franc-maçon, porté par de fortes convictions sociales, mais possède un esclave asiatique à son service. Il croit que Bouvier peut être sauvé.
FILM SOMBRE ET TOUJOURS ACTUEL
Cependant, Rousseau finit par obtenir ce qu’il veut : Bouvier monte à l’échafaud et Villedieu se suicide. Le film se conclut sur la répression sanglante d’une grève menée par Rose, entonnant une chanson composée par Bouvier : La Commune est en lutte (Jean-Roger Caussimon, 1976).
Le Juge et l’Assassin traite de la violence comme un mal contagieux et imprévisible : chaque acte de violence morale ou physique que Bouvier et Rousseau s’infligent pousse les deux duellistes à reporter cette violence sur autrui.
Par exemple, lorsque Bouvier tente de tuer le juge, ce dernier tente ensuite de violer son amante. Il découvre alors qu’un Bouvier sommeille en lui et cherchera ensuite à le faire exécuter à tout prix.
Le film traite également de la manipulation. Bertrand Tavernier use énormément du clair-obscur et du gros plan pour montrer comment chaque personnage prend le dessus sur son interlocuteur : lorsque le juge serre l’assassin dans ses bras, lorsqu’il se balade avec Rose dans la rue en la dominant de sa stature imposante…
C’est aussi un film sur la manipulation de masse : la mère du juge fait de la propagande antidreyfusarde, le chansonnier joué par Jean-Roger Caussimon appelle à l’exécution de Bouvier, et lorsque Bouvier est condamné à mort, le juge, qui ne prétend pas faire de politique, est porté aux nues.
Enfin, c’est un cas d’étude de droit pénal : le film traite de la responsabilité du coupable. Bouvier était-il vraiment fou ?
Était-il conscient de ses actes ? Faut-il condamner pénalement un aliéné mental ?
Une chose est sûre : le film montre que les rôles auraient pu être inversés. C’est pour cela que le titre s’appelle Le Juge et l’Assassin et non Rousseau et Bouvier.
Au final, si Bouvier a commis des actes condamnables, c’est bien le juge qui pousse à sa condamnation à mort, non pour rendre justice, mais pour satisfaire ses ambitions.
POUR CONCLURE
Le film est une œuvre profondément tragique : il n’y a pas de dénouement heureux dans cette société marquée par la violence.
Les deux acteurs principaux, Michel Galabru et Philippe Noiret, jouent à contre-emploi.
Michel Galabru est particulièrement impressionnant : il abandonne complètement son image habituelle pour incarner une brute à la fois violente et enfantine. Philippe Noiret, lui, dévoile un personnage froid, carriériste et manipulateur.
Si une critique devait être formulée, elle concernerait la fin du film, peut-être un peu trop démonstrative. Cela dit, Bertrand Tavernier assume ce choix.
En conclusion, la force du film réside dans sa capacité à laisser les acteurs installer une tension durable. Le film s’inscrit dans la lignée des grands films français des années 1970-1980 comme Le Professionnel (1981), Le Clan des Siciliens (1969) ou encore Les Misérables (1982).
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