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l'Armée des Ombre-Référence majeure par Jean Pierre Melville

  • Photo du rédacteur: Gabriel Charron
    Gabriel Charron
  • 28 mai
  • 7 min de lecture
Lino Venture dans l'Armée des Ombres 1965 @JeanPierreMelville
Lino Venture dans l'Armée des Ombres 1965 @JeanPierreMelville

On connaît tous quelqu’un dans notre entourage qui nous a dit :

« J’aurais pas aimé te connaître en 40 !!! » Plus de 80 ans après les faits, il est facile d’affirmer avec aplomb que nous aurions répondu à l’Appel du 18 juin 1940 et participé au Conseil National de la Résistance. Cependant, en 1943, un de ces héros de l’ombre a démontré qu’à la question rétrospective « qu’aurais-je fait à cette époque ? », la réponse n’était pas si évidente.


L’homme auquel nous devons la chronique du jour s’appelle Joseph Kessel (1898-1979), ancien aviateur de la Première Guerre mondiale (1914-1918), grand reporter, romancier. Il rejoint la Résistance dès 1940 où il sera aviateur pour la France Libre. Avec son neveu Maurice Druon (1918-2009), il compose et écrit en 1941 ce qui deviendra l’hymne de la Résistance : le Le Chant des partisans :


« Amis, entends-tu les bruits sourds du pays qu’on enchaîne ?Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !!!Ce soir, l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes.Montez de la mine, descendez des collines, camarades… »


Joseph Kessel
Joseph Kessel

Écrivain de la Résistance, Joseph Kessel a laissé sa trace dans l’Histoire littéraire tout comme les poètes Paul Éluard, Louis Aragon ou encore René Char.

Son œuvre de référence est un roman écrit en 1943 :

L'Armée des ombres, ou l’histoire de la construction et de l’effondrement d’un réseau de résistance avant l’unification initiée par Jean Moulin (mort l’année de publication du roman) sur ordre du Charles de Gaulle.


Philippe Gerbier, ingénieur, est arrêté par la Milice pour avoir exprimé des « pensées gaullistes ». Il s’évade, élimine le traître qui l’a fait capturer par les autorités vichystes et rejoint son réseau composé de Luc Jardie, chef du réseau ; Jean-François Jardie, frère de Luc ; Le Masque, Le Bison, Félix et Mathilde, qui est leur indicatrice et se charge de les cacher. Avec Luc Jardie, Philippe Gerbier part pour Londres où ils se voient confier la mission d’organiser le parachutage de matériel de combat et de sabotage allié en territoire français. Seulement, rien ne se passe comme prévu : Félix se fait capturer par les Allemands, Jean-François Jardie aussi, et ce dernier meurt. Philippe Gerbier décide de mener personnellement leur libération, mais se fait arrêter. Il finit par s’évader et sera régulièrement changé de planque avec l’aide de Mathilde et du « Bison ». Seulement, Mathilde, dont la fille est retenue par les Allemands, est régulièrement arrêtée car les autorités locales la soupçonnent de complicité avec la Résistance.


Elle doit régulièrement livrer les « planques » de ses camarades et met volontairement les Allemands sur de fausses pistes, mais pour combien de temps encore ?

Luc Jardie décide donc qu’il faut éliminer Mathilde pour son bien et celui de la cause. Le roman s’achève sur l’exécution sommaire de Mathilde en pleine rue. On apprend ensuite qu’à part Philippe Gerbier, aucun des soldats de cette armée des ombres n’a survécu. Gerbier participera à la Libération de Paris et à la victoire finale. L'Armée des ombres, au-delà du récit tragique, explore dans tous les détails et à travers ses personnages ce qu’était la Résistance.


C’est un combat de chaque instant, un engagement qui implique d’affronter la solitude et le risque permanent d’être arrêté, torturé et exécuté. Il n’y a ni bien ni mal, seuls comptent le devoir et l’espoir de remporter la victoire finale. Un seul faux pas peut tout vous coûter ; il est fortement recommandé de n’avoir aucune attache.

L'Armée des ombres, c’est l’histoire de ces faux pas qui provoquent la chute du réseau de Philippe Gerbier : quelqu’un qui a trop parlé, ou qui a parlé là où il ne fallait pas, un traître ou encore le danger de voir le seul indicateur sûr et fiable céder à la peur de perdre son enfant… Le roman de Joseph Kessel a été adapté au cinéma par Jean-Pierre Melville en 1969. Ce sera l’un de ses trois derniers films ; il meurt en 1973 après avoir réalisé Le Cercle rouge (1970) et Un flic (1972). Il est assez difficile de parler d’adaptation quand on sait que L'Armée des ombres reprend le support d’origine à la virgule près, se contentant de quelques rajouts pour créer du dynamisme ou renforcer le drame, surtout en fin de film puisque, contrairement au roman, même Philippe Gerbier ne survit pas à ce drame.


Le Cercle Rouge 1970 @JeanPierreMelville
Le Cercle Rouge 1970 @JeanPierreMelville
Un Flic 1972 @JeanPierreMelville
Un Flic 1972 @JeanPierreMelville

La gageure pour Jean-Pierre Melville est de faire passer la tension permanente du roman à l’écran : chaque détail compte.

Tout d’abord, il faut une distribution aux épaules solides, des comédiens qui ont vécu la période de l’Occupation, et le défi sera relevé avec génie : Lino Ventura (Philippe Gerbier), Simone Signoret (Mathilde), Paul Meurisse (Luc Jardie), Jean-Pierre Cassel (Jean-François Jardie), Paul Crauchet (Félix), Christian Barbier (Le Bison) et Claude Mann (Le Masque). Tous ont été témoins ou acteurs de cette période sombre.

Lino Ventura connaît la vie clandestine, lui qui a déserté l’armée italienne et fui son pays natal contre le fascisme.


Cette distribution sera mise à rude épreuve, et en particulier Ventura. D’une part, il ne croyait pas qu’un film pouvait naître de l’œuvre de Joseph Kessel. D’autre part, il vivra sur le tournage une véritable épreuve physique et mentale digne des tournages de Stanley Kubrick. En effet, Lino a toujours eu l’habitude de jouer librement dans des films où son rôle est taillé sur mesure. Cette fois, il doit composer avec un réalisateur pointilleux qui contrôlera le moindre de ses faits et gestes ainsi que le moindre son qui sortira de sa bouche. La tension entre Lino Ventura et Jean-Pierre Melville sera telle que les deux hommes se parleront par le biais d’entremetteurs jusqu’à la sortie du film.


Parmi les moments les plus difficiles à vivre pour Lino Ventura, il y a la scène de course-poursuite entre la Kommandantur et Paris ainsi que celle du salon de coiffure : Gerbier court pour sa survie, il est en costume de ville et en souliers. Le réalisateur filme en travelling latéral depuis une voiture qui roule assez vite et Lino Ventura n’arrive pas à tenir la distance. Il termine la course les poumons en feu, crachant presque ses tripes au sol.

Paul Meurisse, lui, est fidèle à lui-même : élégant et impérial dans le style du Monocle (son rôle iconique), il interprète un Luc Jardie dont le spectateur ne peut soupçonner, jusqu’à la révélation, qu’il est le chef d’un réseau de résistance. Il a une belle alchimie avec Jean-Pierre Cassel, qui interprète Jean-François Jardie.


Enfin, si le film repose presque totalement sur les épaules de Lino Ventura, il s’agirait de ne pas oublier la prestation de Simone Signoret dans le rôle de Mathilde.

Elle s’inspire de son ancienne professeure d’Histoire : Lucie Aubrac (1912-2007). Mathilde est le seul grand rôle féminin : son alchimie avec Lino Ventura montre qu’une idylle est possible et Simone Signoret porte avec force ce personnage fort, froid, méthodique, capable de commander et d’obéir. C’était d’autant plus difficile pour elle de jouer Mathilde que Simone Signoret, sans avoir collaboré, a reconnu ne pas s’être engagée dans la Résistance.

En plus de pousser ses acteurs dans leurs retranchements, Jean-Pierre Melville joue sur la colorimétrie pour renforcer le réalisme. Elle est terne et monochrome, sans doute pour compenser le fait que le cinéaste se soit contraint à renoncer à un tournage en noir et blanc. Il faut ajouter que lorsque Melville ne tourne pas à la lumière naturelle, il fait en sorte que le plateau soit le moins éclairé possible. Le but étant de renforcer l’aspect secret des missions que doivent remplir Gerbier et ses camarades.


Enfin, la musique !!! Elle renforce toute la tension. Elle est composée et orchestrée par Éric Demarsan qui fera le choix d’une partition sobre, mais tantôt oppressante en allant chercher des sonorités aiguës et presque discordantes, tantôt mélancolique (comme le thème de Gerbier). Une seule bande-son du film n’est pas de lui mais de Spirituals for String Choir and Orchestra (1959), utilisée notamment comme générique de l’émission Les Dossiers de l'écran (1967-1991) et dans Papy fait de la résistance (1983). La musique est d’autant plus puissante que lorsque celle-ci s’arrête et laisse place au silence, la tension n’en devient que plus palpable : on sait qu’il va se passer quelque chose, mais quand ?


L'Armée des ombres est un film d’autant plus poignant que le réalisateur est un ancien résistant.

En effet, son nom de Melville est un nom de code devenu nom de scène qu’il a repris du romancier Herman Melville (1819-1891), auteur de Moby-Dick. Jean-Pierre Melville s’appelait à l’état civil Jean-Pierre Grumbach. Il était issu d’une famille alsacienne de confession juive. Il rejoint le maquis en 1942 et, à travers ce film, rend hommage aux héros de l’ombre dont Joseph Kessel, pour lequel il organisera, ainsi que pour une vingtaine d’anciens résistants, une avant-première privée.


Approuvant l’adaptation de son roman, Joseph Kessel n’arrive pas à contenir son émotion et pleure à chaudes larmes devant le film sorti le 12 septembre 1969, soit cinq mois après la démission de Charles de Gaulle, père de la France Libre.

En 1983, dix ans après la mort de Jean-Pierre Melville et treize ans après celle de Joseph Kessel, Jean-Marie Poiré et la troupe du Le Splendid décident de rendre hommage à L'Armée des ombres en adaptant au cinéma une pièce de boulevard écrite en 1981 par Christian Clavier et Martin Lamotte : Papy fait de la résistance.

Réalisateur tyrannique certes, Jean-Pierre Melville n’en reste pas moins un des pères du cinéma naturaliste qui va marquer le 7e art durant les années 1970 et qui fut porté par Henri Verneuil ou encore Bertrand Tavernier.


Nous vous encourageons évidemment à découvrir cette grande référence de notre patrimoine cinémathographique



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