Die My Love- le Malaise et la déconstruction
- Tom Belarbi
- 29 avr.
- 5 min de lecture

QUAND LES FILMS DE LA CROISETTE S'ECHOUENT SUR LES ECRANS FRANCAIS
Les Linceuls en 2025, Black Flies en 2024, Stars at Noon en 2023 et maintenant Die My Love en 2026 : chaque année, à l’approche de la nouvelle édition du Festival de Cannes, un rejeton de la compétition pointe timidement le bout de son nez sur les écrans français, après avoir été plus ou moins sermonné par la presse.
Un schéma répétitif et presque attendu, qui incarne toutefois un certain aveu d’échec pour leurs distributeurs, ne sachant vraisemblablement plus comment vendre et attirer le public avec une œuvre qui, autrefois, aurait pu avoir toutes les cartes en main pour plaire. Du techno-thriller jugé abscons à l’immersion dans le milieu médical cataloguée comme putassière, c’est cette fois une romance toxique sur fond de dépression post-partum qui divise franchement.
Les superstars Jennifer Lawrence et Robert Pattinson se donnent la réplique sous la caméra de la (trop rare) cinéaste britannique Lynne Ramsay, pour un long métrage qui a tout de l’électrochoc, mais que certains cataloguent comme un pétard mouillé. Qu’en est-il réellement ?
PATTINSON DE LA SATIRE AU DRAME POST-PARTUM
Il est intéressant, moins pour les chanceux ayant découvert le film à Cannes que pour ceux le découvrant ce 29 avril, d’établir des comparaisons – parfois forcées – avec le dernier métrage de Kristoffer Borgli, le succès The Drama. Car ici aussi, au-delà de retrouver Robert Pattinson dans un rôle (oui, c’est possible) encore plus détestable, Die My Love déconstruit le genre de la romance ainsi que ses archétypes narratifs et visuels pour plonger dans la psyché humaine.

Délaissant la satire et l’humour grinçant sur la société américaine, le film explore une face plus simple, mais peut-être aussi plus dérangeante : la névrose, le sentiment de solitude et la psychose d’une mère et épouse dévouée affrontant seule l’épreuve de la maternité, voire de la folie. Et qu’on le dise d’entrée de jeu : ce qui frappe dans le ton adopté par Lynne Ramsay, ainsi que dans le développement de son point de départ, c’est qu’elle ne cherche jamais à intellectualiser son sujet, ni à véritablement l’analyser ou le questionner dans le récit.
C’est là la grande limite de Die My Love, qui s’efforce, à travers ses effets de style, sa tonalité plurielle (alliant incursions horrifiques, violence réaliste et absurdité) et son constant trop-plein visuel, de créer un malaise palpable du début à la fin.
Toutefois, on peut s’interroger sur la pertinence du traitement du sujet, qui, par certains aspects, semble même embrasser les clichés les plus éculés de la psychiatrie, flirtant avec un fantasme simpliste et brutal. Ce sentiment se retrouve dans le rythme du film, constamment en dents de scie, alternant entre moments de furie et d’intranquillité, laissant parfois transparaître une certaine vacuité du fond : celui d’un projet qui, au fond, ne raconte peut-être pas tant que cela.
ENTRE LE DESEQUILIBRE, LA TENSION GRANDISSANTE, LYNNE RAMSAY FAIT DEMEURER LE CHAOS
En revanche, ce qui marque davantage dans Die My Love, c’est le portrait de femme déséquilibrée que dresse la cinéaste.
Derrière une proposition frontale et dérangeante, se dégage une tension constante qui devient le véritable centre névralgique de l’œuvre. Lynne Ramsay semble déterminée à livrer un film clivant, apte à diviser les spectateurs entre ceux sensibles à son âpreté et ceux qui y restent hermétiques.
Et pourtant, la démarche ne paraît jamais gratuite. La réalisatrice a déjà su aborder des thèmes tout aussi glauques et délicats – We Need to Talk About Kevin – ou liés au dérèglement mental – You Were Never Really Here (sans doute le plus grand rôle de Joaquin Phoenix). On retrouve ici cette même appétence pour les personnages, dont la mise en scène des traumatismes et des visions du monde captive sans jamais sombrer dans l’immoralité ou la gratuité. Chaque vision d’enfer semble justifiée, refusant de devenir banale ou schématique.

Quoi qu’il en soit, la proposition tend vers une véritable expérience sensorielle. Car, au-delà d’un scénario relativement simple, Lynne Ramsay dissèque avec un jusqu’au-boutisme rare l’esprit d’une femme en pleine dépression post-partum, amorçant sa descente aux enfers. Et pour ce faire, elle n’épargne ni ses personnages ni ses spectateurs.
Die My Love est une œuvre sidérante dans sa radicalité, assumant d’emblée ses partis pris. Un long plan fixe, presque chirurgical, montrant l’arrivée du couple dans leur maison isolée du Montana, se heurte brutalement à des scènes de danse rock’n’roll censées incarner la liberté et l’euphorie du couple — déjà les premiers signes de leur future toxicité.
Au-delà de son agressivité, la cinéaste ne se contente pas de projeter une imagerie sordide et angoissante — décor décrépi, forêt dense digne d’un film d’horreur — elle construit une immersion anxiogène et singulière. Magnifiquement photographié, le film capte chaque détail susceptible de perturber ses personnages, déconstruisant progressivement toute illusion d’idylle au profit d’un danger latent.
Le casting est particulièrement investi, porté par une Jennifer Lawrence explosive, capable de retourner les tripes dans certaines scènes, mais partageant avec son partenaire une dimension essentielle : l’empathie. Dans ce va-et-vient entre romance et macabre, on perçoit le tiraillement constant du personnage, entre son désir d’être une bonne mère et sa chute psychique.
Plus que de filmer grossièrement la folie, Lynne Ramsay imprègne littéralement la psyché malade de ses personnages. Au-delà de la mise en scène, déjà extrêmement aboutie, le travail sonore s’impose comme l’un des éléments les plus marquants. Le film développe une dimension bruitiste viscérale, traduisant l’ambivalence des personnages et leur chaos intérieur.
Entre chaos cathartique et apparences de normalité, tout se fissure progressivement, jusqu’à un final aux portes de l’Enfer, où tout bascule. Die My Love devient alors une expérience haletante, chaque accalmie étant parasitée par la crainte d’un nouvel effondrement. Le sound design, notamment ce bourdonnement de mouches omniprésent, agit comme une matérialisation des démons intérieurs, toujours prêts à resurgir.
En ce sens, le film rend presque fou. Sa dimension anxiogène et paranoïaque épouse celle de sa protagoniste, et derrière une stylisation excessive mais assumée, se dégage une véritable cohérence formelle.
C’est peut-être par là que le film se définit le mieux : une œuvre mal-aimable, cruelle et sans concession. Si elle peut sembler parfois déséquilibrée, voire brouillonne, Die My Love dépasse le simple exercice de style pour proposer une plongée brutale dans les tréfonds de l’âme humaine.
Moins par sa violence frontale que par le miroir qu’elle tend au spectateur, Lynne Ramsay expose la fragilité morale de ses personnages, leurs démons intérieurs, et cette petite voix qui, parfois, pousse à tout détruire.
Le film sort ce jour dans les salles obscures
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