TOP SE7EN – Retour sur la filmographie d’un metteur en scène d’exception parti trop tôt, David Lynch
- gaspardflory
- 26 janv.
- 14 min de lecture

Il y a un an déjà, le 15 janvier 2025, une nouvelle étoile fit une apparition remarquée. Il y a un an déjà, la mort nous séparait de M. David Lynch. David Lynch fait partie de ces cinéastes intemporels à l’univers riche et immédiatement reconnaissable. Après un mois d'absence, le top se7en reprend enfin pour débuter cette année 2026 du bon pied, avec un metteur en scène d’exception, le seul et l’unique : David Lynch.

7. Sailor & Lula (1990), un road movie cultissime et flamboyant
Dès le premier visionnage, Sailor & Lula, à la manière de Pulp Fiction ou d’Orange mécanique, s’impose immédiatement comme un film cultissime. L’atmosphère en elle-même témoigne de cette esthétique rétro qui vient immédiatement titiller notre nostalgie. La simple évocation de son titre — Wild at Heart en anglais, comme Sailor & Lula en français — possède déjà cet aspect culte.
Cela se ressent également à travers ses costumes uniques, qu’il s’agisse du blouson en cuir à franges de Willem Dafoe, des tenues toujours très légères de Laura Dern, ou bien sûr de la veste en peau de serpent portée fièrement par Nicolas Cage. Sailor & Lula est également mémorable par sa bande originale ; la séquence où Nicolas Cage chante Elvis pour Laura Dern dans un bar à l’ambiance endiablée ne nous quittera jamais. Une déclaration d’amour en chanson, interprétée par l’acteur lui-même, qui fonctionnait en 1990 et qui fonctionnera toujours.
Le film est certes tout ce qu’il y a de plus lynchien, mais il parvient néanmoins à vivre par lui-même. Le road movie se distingue du reste de la filmographie du réalisateur par un ton et un registre vraiment à part. Son rythme est plus rapide.
Dès la séquence d’ouverture, Nicolas Cage nous met dans le bain en assassinant violemment un tueur à gages. Sirop rouge et opinels inclus. Dans cette mesure, le film a immédiatement quelque chose de presque tarantinesque. Les petits surnoms que se donnent Sailor et Lula nous renvoient immédiatement au couple Pumpkin et Honey Bunny de Pulp Fiction.
En effet, si Sailor & Lula est très loin d’être l’œuvre la plus douloureuse du cinéaste, il demeure tout de même composé de son lot de scènes dérangeantes, dont la plus dure reste sans doute celle du viol de Laura Dern par Willem Dafoe. Comme dans bon nombre d’œuvres de David Lynch, les personnages se construisent dans l’excès, avec un jeu d’acteur constamment dans l’exagération, ainsi qu’un excès de violence et de nudité qui paraît parfois franchement injustifié. Il est souvent difficile de questionner l’éthique d’un film de David Lynch, celui-ci n’hésitant pas à chatouiller, voire à clairement provoquer, le spectateur. Au sortir du film, ce dernier ressort donc franchement perturbé.
On peut ainsi se demander si une telle œuvre pourrait encore sortir aujourd’hui…
Quoi qu’il en soit, nous sommes tout de même bien heureux que celui-ci ait pu voir le jour et nous permettre d’appréhender autrement la profondeur de l’univers lynchien.
En effet, le moindre détail dans le champ, le moindre plan d’insert y trouve son sens, et c’est ce qui rend l’analyse de l’œuvre de Lynch toujours si riche. La façon dont il parvient sans cesse à se réapproprier les genres pour les mêler reste impressionnante. Que l’on aime ou non son esthétique, Sailor & Lula nous marque par son énergie flamboyante et par ses répliques mémorables. Il s’agit peut-être de la meilleure œuvre pour débuter son immersion dans l’univers de David Lynch ; une excellente manière d’ouvrir ce Top Se7en. Alors, pourquoi ne pas entrer par la grande porte ?

6. Lost Highway (1997), étude du rouge au cinéma avec une œuvre typiquement lynchienne
20 ans après son premier long-métrage, Eraserhead, David Lynch réalise Lost Highway, un film noir onirique et haletant où il joue plus que jamais avec la frontière entre rêve et réalité. En effet, quand le monde réel est trop étrange, il est parfois difficile d’oser le voir en face, ou simplement de croire en ce qu’il prétend être.
Cet univers inquiétant convoite encore une fois toutes nos sensations avec des coups de fil stridents au niveau sonore, et des lumières vives sur le plan visuel. Le film est également séduisant par ses très gros plans sur les yeux de Bill Pullman et sur les lèvres de Patricia Arquette. Amateurs de travellings virevoltants à en faire pâlir Martin Scorsese, vous êtes ici à votre place.
Le pré-générique, d’ailleurs probablement l’un des plus « cools » du cinéma, donne immédiatement le ton. La voix à la fois douce et sèche de David Bowie retentit.
Tandis que la chanson I’m Deranged se lance, on plonge sa main dans un paquet de pop-corn salé en s’installant confortablement dans le fauteuil rouge carmin d’une grande salle de cinéma.
Du rouge, il y en a d’ailleurs partout dans Lost Highway. Du rouge sur les lèvres de Patricia Arquette, du rouge sur les rideaux d’une chambre à coucher, du rouge au-dessus d’une porte de sortie, et bien sûr une Mustang rouge pour donner le dernier coup de pinceau. Inutile de dire que cette couleur, représentant un mélange de passion, de violence et de douleur, est omniprésente dans le film comme dans le cinéma de David Lynch. Le rouge a en effet toujours eu sa place dans la palette de couleurs du réalisateur. Il ne faut pas oublier que David Lynch a commencé sa carrière artistique en tant que peintre. Ici, si le rouge représente la douleur du protagoniste, nous pouvons comprendre que sa souffrance est bel et bien omnipotente. Elle s’exprime de façon criarde dans sa manière de regarder autour de lui, d’être face à lui-même le temps de s’observer dans le miroir, ou même de jouer du saxophone…
La rapidité avec laquelle celui-ci est transi par une douleur sourde et muette le rend peu sympathique. En effet, David Lynch ne nous laisse pas vraiment le temps de s’attacher à son personnage. Impatience infantile ou choix artistique ? Il est assez difficile de faire la distinction.
Enfin… Qu’en est-il maintenant de la passion ? Comme dans beaucoup de films de David Lynch, elle s’exprime notamment dans des scènes de sexe particulièrement charnelles. Le rouge, c’est peut-être aussi une représentation de la frustration du protagoniste. Une colère contenue, du rouge par petites touches. Une haine vouée à des objets très spécifiques comme celui de la caméra. Un discours assez ironique qui fait presque sourire dans la façon dont celui-ci brise le quatrième mur. Lynch a déjà fait plus subtil, mais peut-être faut-il faire comme Bill Pullman le dit lui-même au sujet de la caméra, à savoir « garder son propre souvenir des choses ». Un discours qui, encore une fois, nous fait réfléchir.
La mémoire est loin d’être toujours digne de confiance, et est très bien capable d’altérer nos souvenirs, nous berçant ainsi d’illusions. Memento de Christopher Nolan serait tout à fait à même de nous le confirmer. Et puis, qui d’entre nous n’a jamais oublié l’un de ses rêves ?
Puis, évidemment, le rouge, c’est aussi le sang… Il fallait bien passer par là ; la couleur et l’esthétique lynchienne l’obligent. Première apparition du sirop écarlate à l’écran : dans un flash bref, mais saisissant et mémorable. Un plan saisissant non seulement par sa brutalité, mais aussi par ses conséquences. Néanmoins, n’en disons pas trop… Il faut le voir pour le croire, et il faut que vous puissiez garder votre propre souvenir des choses.
Alors, installez-vous confortablement, car votre entrée dans le cinéma lynchien ne fait que commencer.
5. Dune (1984), ou le Masala de l’épice lynchienne et d’un des plus grands romans de SF
Près de quarante ans avant que Denis Villeneuve s’attaque à son tour à l’adaptation de Dune, David Lynch s’était déjà essayé à l’adaptation de l’ouvrage de Frank Herbert.
Avec des décors et des costumes à en faire pâlir La Guerre des étoiles, le film attire tout de suite notre curiosité. Pour cause, David Lynch a fait appel aux meilleurs.
Pour les décors, il fait appel à Anthony Masters, chef décorateur de 2001 : L’Odyssée de l’espace. Pour les costumes, il fait appel à Bob Ringwood, qui continuera à montrer l’étendue de son talent sur un Alien et un Star Trek, ainsi que sur deux films de Burton et deux de Spielberg. En bref, l’équipe technique vend tout de suite du rêve.
On comprend donc sans difficulté le succès de Dune, qui demeure le film du réalisateur à rapporter le plus de recettes. Néanmoins, ce qui fait réellement l’épice du film, c’est bien sûr la patte de David Lynch. En une séquence d’ouverture, celle-ci est immédiatement reconnaissable. Je vous l’accorde, le réalisateur n’a pas l’empreinte la plus discrète, mais tout le sable du désert ne suffit pas à la recouvrir. Il est aujourd’hui impossible de se demander qui d’autre que lui aurait pu réaliser Dune, mais le cinéaste se démarque par sa façon d’esquisser des créatures pour le moins repoussantes ou simplement de représenter le mouvement.
Là où le Dune de Denis Villeneuve paraît parfois lisse et ressemble presque davantage à un blockbuster qu’à un véritable film d’auteur, la version de 1984 s’apparente tout de suite plus à un film plus indépendant. La complexité de l’ouvrage et l’univers de David Lynch se marient à merveille pour aboutir à une œuvre qui demeurera à jamais unique. Oui, le film a bien un peu vieilli, mais sa dimension rétro, qui se ressent même dans l’esthétique de son affiche, lui sied à merveille.
Si vous avez aimé la version de Denis Villeneuve, celle de David Lynch doit impérativement trouver sa place dans la watchlist de votre Letterboxd, entre Lost Highway et Blue Velvet. Attention néanmoins, on touche avec les yeux.

4. Blue Velvet (1986), c’est un monde étrange, n’est-ce pas ?
Blue Velvet, quésaco ? Blue Velvet, c’est tout simplement du pur David Lynch. C’est une œuvre dérangeante, complexe, qui vacille entre poésie, violence et violence poétique. Le film pourrait se résumer à cette phrase répétée à plusieurs reprises par les personnages :
« C’est un monde étrange, n’est-ce pas ? »
Oui, l’univers de David Lynch semble en effet insaisissable. Blue Velvet est une flamme dont on ne peut capturer toute l’essence, alors pourquoi vouloir tout contrôler ou tout saisir de ce qui l’anime ? Son atmosphère onirique, presque brumeuse, fait partie intégrante de son charme. Vouloir à tout prix y ajouter de la clarté éteindrait simplement cette flamme. Dès la séquence d’ouverture, la mise en scène toujours aussi métaphorique du réalisateur nous prend de court. La patte du réalisateur est immédiatement reconnaissable, notamment de par la bande originale du film signée Angelo Badalamenti, à qui David Lynch continua à faire appel pour absolument toutes les œuvres qu’il réalisa par la suite.
Cela se ressent même dans le choix des décors. Patricia Norris, la cheffe décoratrice, a elle aussi recollaboré avec le réalisateur, que ce soit sur Twin Peaks (films comme série), Sailor et Lula, Hotel Room ou encore Lost Highway… Bref, Blue Velvet, c’est une œuvre purement lynchienne. C’est un classique cinématographique absolu, porté par un casting d’exception. Isabella Rossellini et Kyle MacLachlan y livrent, une fois de plus, une performance honorable.
Ce n’est pas pour rien que David Lynch refera appel à eux, que ce soit avec Sailor et Lula pour Isabella Rossellini, ou avec Dune et Twin Peaks pour Kyle MacLachlan. Ajoutez à cela une colorimétrie détonante, et vous vous retrouvez ainsi face à une toile qui ne vous donne plus qu’une envie : déchiffrer, défricher, décaper les moindres détails qui pourraient dilater vos pupilles ou vous apporter des biais de compréhension. C’est humain. C’est Blue Velvet. C’est Lynch. C’est la magie du cinéma, tout simplement.
Pas de doute que ce film restera à jamais impérissable dans nos cœurs… alors, revoyons une dernière fois cette sublime séquence au Slow Club, où l’interprétation de Blue Velvet par Dorothy nous donne toujours la chair de poule… Bon d’accord, ce ne sera peut-être pas la der des ders…

3. Eraserhead (1977), un film éphémère comme un morceau de foie sur la langue
Dès sa longue et mystérieuse séquence d’ouverture, Eraserhead parvient à poser l’atmosphère qui pèsera sur le reste du film et, plus largement, sur la filmographie de son réalisateur.
Sorti en 1977, il s’agit du tout premier long-métrage de David Lynch, et pour cause, on retrouve immédiatement l’inquiétante étrangeté de ses premiers courts-métrages tels que L’Alphabet (1968) ou encore Grandmother (1969). Le recours à un noir et blanc tout en contrastes, à des regards caméra infaillibles, ou encore à des décadrages foisonnants, marque au fer brûlant l’esthétique d’un film qui s’essaye funambule.
Eraserhead danse sur le fil qui joint le gouffre obscur entre fiction et cinéma expérimental. Ne pas regarder les cadavres en bas. Le monde est trop étrange pour que les fantômes se terrent simplement dans l’obscurité. Eraserhead respire, s’efface un peu comme un morceau de foie sur le bout de la langue et reprend son chemin filandreux et sinueux. Il regarde droit devant lui et alors, la traversée est une réussite. Eraserhead ne tombera pas dans l’oubli.
David Lynch parvient immédiatement à plonger son spectateur dans une soupe d’incompréhension et de mal-être. Il n’y a pas de doute que nous plongeons ici notre cuillère dans un bouillon peu digeste. Il est tout de même important de rappeler qu’il s’agit là d’une soupe pour adultes. Il n’y a pas de doute qu’Eraserhead est une œuvre qui ne manquera pas de faire grandir ses plus jeunes spectateurs, mais prudence ! Il s’agit tout de même d’un film complexe qui pourrait en traumatiser plus d’un. Nous ne voudrions pas que nos ravissantes têtes blondes soient à jamais dégoûtées du potage. Et puis, comme l’a dit un petit prince venu du satellite B612, les adultes sont décidément très étranges, alors il faut peut-être leur laisser le privilège de l’étrangeté.
Plus tard, Eraserhead ouvrira peut-être ses bras pour nous accueillir là, tout contre son monde. Un monde fourmillant de détails. Un monde où un bébé mutant venu tout droit d’une toile de Francis Bacon nous arrache les larmes. Un monde où la violence et la douleur s’immiscent dans chaque couloir, se cachent derrière chaque porte. Un monde où rien n’est laissé au hasard et où, pourtant, tout se perd, tout se cherche et où rien ne se trouve vraiment.
C’est le monde d’Eraserhead, celui d’un tout jeune David Lynch âgé d’à peine trente ans. Un monde éphémère où l’insaisissable n’est pas vraiment insurmontable. Nous flottons peut-être simplement au-dessus, sans savoir nous réjouir de pouvoir ainsi voler. Peut-être l’a-t-on simplement trop laissé s’effacer, ce monde, avant de pleurer de n’avoir su le saisir. Il faudrait sans doute y repartir un jour pour y chercher quelques poussières de plus.

2. Mulholland Drive (2001), une serrure bleutée vers les tréfonds du rêve et de la réalité
Sorti en 1999 dans une version dédiée à la télévision, Mulholland Drive devra attendre deux ans pour briller sur le grand écran. Il reçoit au passage plus de vingt minutes de séquences inédites. Le film est un succès ! Il reçoit un César du meilleur film étranger et rapporte plus de 20 millions de recettes dans le monde.
Avec Mulholland Drive, David Lynch nous perd encore une fois à la frontière du rêve et de la réalité. Un pas de trop et nous voilà définitivement perdus. Or, le comble de l’égarement n’est pas tant d’ignorer l’espace où l’on se trouve que d’ignorer que l’on est perdu. C’est dans ce contexte que nous plongeons peut-être encore plus profondément dans l’univers de David Lynch, et alors gare, pour échapper aux angles étroits de cette boîte bleue !
Lorsque le film commence comme un film d’action et que la frontière entre rêve et réalité prend la forme du mont Lee, on baisse sa garde. Rien de mal ne peut arriver, nous sommes à Hollywood ! Lynch montre pourtant qu’il n’y a sans doute pas de cadre plus factice.
Les décors sont en plâtre, les visages feignent l’émotion à défaut de vraiment la ressentir, et le cinéma, étant probablement la machine infernale la plus à même de fabriquer le rêve, tout peut arriver au contraire. Once Upon a Time in Hollywood, un producteur recrache le meilleur espresso du monde, un cow-boy force la main à un réalisateur pour choisir lui-même la vedette de son film, et une cantatrice fait du playback sur une scène de théâtre. Oui, si Mulholland Drive est le second volet d’une trilogie infernale complétée par Lost Highway et Inland Empire, il s’agit peut-être de l’œuvre la plus juste dans son questionnement métacinématographique. Le réalisateur disait lui-même, dans un entretien, trouver Hollywood magique, malgré toute la dimension du star-system qu’il juge « problématique ». C’est cette opposition que met en lumière David Lynch dans le découpage de son film. Comme l’avaient fait Quentin Tarantino et Robert Rodriguez, cinq ans plus tôt, avec Une nuit en enfer, Mulholland Drive semble coupé en deux.
Si la première partie paraît plus « rationnelle » et surtout plus « lumineuse », avec tous les guillemets du monde, tout semble voler en éclats dans la seconde partie. Découvrir que tout n’était peut-être qu’un mirage est douloureux, mais il s’agit d’un rêve à ne pas oublier ; ce serait trop dommage… C’est cette sensation de désillusion qu’a voulu vraiment développer le réalisateur. La brisure du rêve hollywoodien pour les personnages nous atteint en plein cœur, et celle-ci est traitée avec une violence froide, muette et ainsi mémorable. Lorsque l’on pense s’être attaché aux personnages, David Lynch, mais surtout Hollywood, les détruisent complètement. Ce n’était qu’une couverture, peut-être un tout petit peu plus confortable, mais ce qui se cache sous celle-ci est plus obscur encore. Nous ne pouvons en vouloir à Lynch de nous avoir bernés. Ce monde avait déjà de nombreuses failles, de nombreuses brisures. De plus, la description d’un rêve prémonitoire au bar, suivie bientôt de sa conséquence opiniâtre, mais tout de même toujours surprenante, nous amenait déjà à la seconde partie du film.
Certes, le film n’est pas vraiment coupé en deux parts égales, mais qui s’en soucie ? Mulholland Drive fait l’apologie du capharnaüm et la critique d’un système qui vend le rêve avant de le frapper en pleine face.
Aussi inarrêtable soit le chef-d’orchestre lynchien, celui-ci met en scène les différentes séquences d’une main de maître. Difficile de savoir si tout a une cohérence ou si tout est insensé. On a d’abord l’impression étrange que même après l’assemblage de toutes les pièces du puzzle, la toile ne représente rien d’autre qu’un joyeux foutoire avec du rose, du bleu et bien sûr du rouge, Lynch oblige. Disons plutôt que Mulholland Drive demeure une œuvre abstraite dont la beauté éphémère est évidemment difficile à saisir. La réalité est ailleurs, alors pourquoi chercher du réalisme ou les clés bleues d’une compréhension ?
Il semble impossible de saisir toutes les nuances d’un rêve, même en le plaçant à la lumière d’une lampe à l’huile. Estimons-nous déjà heureux que David Lynch l’ait capturé pour nous.

1. Elephant Man (1980), une œuvre brute et sublime, de par sa laideur et sa violence
Bon, d’accord, c’est sans doute loin d’être l’œuvre la plus représentative de l’univers de David Lynch, mais que voulez-vous ? L’histoire de John Merrick nous a touchés et nous touchera toujours, de par le soin apporté à son esthétique et à l’écriture de ses personnages et de ses séquences.
À la manière de Freaks de Tod Browning, Elephant Man fait partie de ces œuvres qui nous dérangent et nous bousculent dans la façon dont elles questionnent notre rapport à l’Autre et notre définition de la monstruosité. Il pose cette question qui peut sembler aujourd’hui habituelle dans le cinéma :
« Qui sont les vrais monstres ? »
Néanmoins, peu de films parviennent à prendre ce questionnement véritablement au sérieux et le maintenir au cœur de leur narration sans faire un pas de côté. Tout le film est centré sur cette question du rapport à la différence.
Faut-il essayer de la réduire, de la contrôler ou bien de l’accepter ? Celle-ci est-elle forcément synonyme de laideur ?
En comparaison, Edward aux mains d’argent de Tim Burton pose cette question de façon plus métaphorique, avec toujours cet humour assez grinçant qui rend l’univers du réalisateur si plaisant.
De plus, Edward aux mains d’argent s’inscrit immédiatement dans un registre fantastique, tandis qu’Elephant Man est une œuvre qui marque par son réalisme glaçant. Il s’agit d’une œuvre contrastée en tout point. La beauté de l’œuvre réside dans sa violence, dans sa brutalité, et donc dans une certaine mesure, dans sa laideur. Elephant Man s’impose ainsi certes comme une œuvre toujours douloureuse et poignante, mais surtout comme un classique intemporel. Ici, ce n’est sans doute pas tant le pauvre homme John Merrick qui est monstrueux, que la foule de spectateurs qui l’exhibe. Le spectateur lui-même culpabilise presque d’ainsi l’observer, mais regrette encore davantage ses détournements de regard. David Lynch piétine décidément ce stéréotype d’une humanité synonyme de bonté et de bienveillance.
Pourtant, plus que les sujets qu’ils représentent, l’éthique de son cinéma nous donne tout de même une certaine foi : seul un être doué d’une sensibilité « humaine » et artistique aurait pu réaliser Elephant Man, et c’est cette complexité éthique et sensationnelle qui rend le cinéma métaphorico-dramatique de David Lynch si séduisant. Le cinéaste sait à la fois contenir ses émotions et les envoyer en éclats. Dans un cas comme dans l’autre, ces émotions finissent toujours sublimées dans une œuvre absolument mémorable. En tant qu’auteur-réalisateur, il s’agit d’une œuvre qui m’inspire continuellement.
Au même titre que Raging Bull de Martin Scorsese, La Haine de Mathieu Kassovitz, ou encore Belfast de Kenneth Branagh, Elephant Man fait partie de ces films qui m’ont fait aimer le noir et blanc. J’aime également sa musique, à la fois dramatique et gothique, qui suffit toujours à embuer mes yeux. J’aime cette palette nuancée, caractéristique non seulement du film, mais aussi de l’univers tout entier de son réalisateur. Elephant Man est donc tout simplement une œuvre qui occupe une place à part… À part de qui, de quoi ? Une place à part dans la merveilleuse filmographie de David Lynch.
Une place à part dans celle d’Anthony Hopkins, futur Hannibal. Une place à part dans le cinéma… Une place à part dans nos cœurs, tout simplement…





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