Anatomie d'Une Chute-Analyse du meurtre par Justine Triet, et segment sur le cinéma d'une cinéaste vérité
- Thibault Jeanroy

- 15 mai
- 6 min de lecture

JUSTINE TRIET, FEMME ET CINÉASTE ENGAGÉE
Mai 2023. Justine Triet monte sur scène et déclame un discours ferme et sincère sur l’évolution de la politique culturelle du gouvernement français, s’indignant au passage du comportement de ce dernier face à la réforme des retraites.
La réalisatrice de Sibyl et Victoria vient alors de décrocher la Palme d’Or pour son film de procès conçu comme un thriller à suspense, Anatomie d'une chute.
Et pourtant, bien que nous connaissions aujourd’hui l’impressionnant parcours du film, ce sont d’abord les mots de Triet qui retiennent l’attention des médias.
Ironiquement, son film traite justement d’une femme qui voit sa vie privée disséquée par les médias et la justice à la suite de la mort de son compagnon.
AVANT ANATOMIE D’UNE CHUTE (LA BATAILLE DE SOLFÉRINO, VICTORIA ET SIBYL)
Depuis ses débuts, Justine Triet a toujours construit ses scénarios autour de batailles, d’idéaux féministes ou, tout simplement, de figures féminines.
Son premier long-métrage, La Bataille de Solférino (présenté en 2013 à l’ACID), porté par Vincent Macaigne et Laetitia Dosch, est conçu comme une véritable « bataille » politique et familiale. Le film met en scène une journaliste sur le terrain lors de l’élection présidentielle du 6 mai 2012, confrontée à l’instabilité de son ex-compagnon, qui souhaite profiter de leur fille en cette journée déjà mouvementée pour elle.
Un drame qui en dit déjà long sur les intentions de Triet. Si le film reste brut de décoffrage, la réalisatrice y déploie déjà une mise en scène au cœur des événements. On y saisit l’essence de sa vision : celle d’un cinéma nerveux, intime et profondément ancré dans le réel. Un premier long-métrage notable.


Par la suite, Victoria s’impose avec beaucoup plus d’allure. Récit d’une avocate égarée entre vie professionnelle et vie personnelle, le film suit une femme en quête d’elle-même, auprès des siens comme auprès de ceux qu’elle défend. Démêler sa vie avant de démêler la vérité.
Ici, il devient plus évident de cerner l’identité du cinéma de Justine Triet.
Elle dirige son regard vers des combats intérieurs, des luttes intimes, tout en intégrant la justice à son récit : des paroles de femmes face à celles des autres. Victoria est presque un film de justicière, ce qui explique l’intérêt grandissant porté au cinéma de Triet depuis cette œuvre.
Victoria est une héroïne, interprétée avec brio par Virginie Efira. Triet la filme tantôt sous un jour vulnérable, tantôt sous un jour conquérant. Par ailleurs, le tandem Efira–Lacoste fonctionne remarquablement bien.
Une dynamique qu’elle retrouvera plus tard avec Sandra Hüller dans Anatomie d'une chute. Pour ce film, Triet est accompagnée du peintre et scénariste Thomas Lévy-Lasne, et leur collaboration donne naissance à une œuvre visuellement différente.
Cette association lui permet déjà d’affiner les traits de sa future signature.
Une signature qui se confirme encore davantage avec Sibyl, drame salué par le Festival de Cannes en 2019, sans toutefois recevoir de récompense.
De nouveau, Triet explore la complexité intérieure d’une femme, incarnée une fois encore par Virginie Efira, qui trouve probablement chez Triet deux de ses rôles les plus intéressants.
L’héroïne est cette fois une psychothérapeute qui revient à sa première vocation, l’écriture, et qui « exploite » la détresse d’une actrice — interprétée par Adèle Exarchopoulos — pour nourrir son propre travail. Peu à peu, elle s’implique bien plus qu’elle ne le devrait dans la vie de cette dernière.
Triet signe alors, avec son compagnon Arthur Harari, son meilleur scénario avant Anatomie d’une chute. Un récit troublant, très axé sur l’intimité, la confusion et les sentiments — autant de thèmes que l’on retrouvera ensuite dans Anatomie…
Une double bataille complexe entre la psychologie et le cinéma : Triet et Harari naviguent entre deux horizons et deux défis, donnant naissance à un film majeur qui pousse à la réflexion sur soi-même.
ANATOMIE D’UNE CHUTE, L’ART DE DÉCORTIQUER LE VRAI DU FAUX
Et donc, Anatomie d'une chute devient, avant même celui du succès inattendu, un immense film de procès, de dialogues, d’acting, de vérité et de société. Il n’est finalement pas étonnant que le film ait été couronné de la Croisette jusqu’aux Oscars, tant son scénario se montre polyvalent, excellant aussi bien dans la critique d’une justice acharnée que dans la déconstruction du couple. Un couple qui n’existe désormais plus qu’à travers le passé et des souvenirs flous, permettant une reconstitution bancale et une résolution complexe.

Ce qui intéresse le spectateur, c’est évidemment cette question : Sandra Voyter a-t-elle tué son compagnon ? Ou celui-ci est-il mort accidentellement ? Sa plume d'écrivaine est-elle le fruit de ses actions?
Pourtant, lorsque le générique de fin apparaît, le verdict est tombé, mais la vérité, elle, n’a jamais réellement éclaté. Car ce qui intéresse Justine Triet n’est pas une enquête à la Agatha Christie, mais bien le combat d’une femme, seule — ou presque — contre tous : contre la justice, contre les médias, contre le regard des autres.
Un combat qui se joue aussi dans son propre couple. En cherchant à amener une potentielle conclusion, Triet et Arthur Harari introduisent un couple en crise, rongé par les frustrations et les non-dits.
Ces moments de tension deviennent certes une opportunité pour le tribunal d’incriminer cette écrivaine en mauvaise posture, brillamment interprétée par Sandra Hüller, mais ils servent surtout de prétexte à l’exploration des failles d’un homme et d’une femme qui dérivent en silence.
On pense bien sûr à cette scène de dispute explosive où Sandra lance :
“You are not a victim.”
Une réplique restée dans les mémoires, car le terme de « victime » prend tout son sens dans le cinéma de Justine Triet. Elle qui concentre depuis toujours ses récits sur des femmes victimes des autres, des systèmes ou d’elles-mêmes, met ici en scène une héroïne qui tente précisément de se défaire de cette image.
Les dialogues sont puissants et impactants, tout en possédant souvent un double sens qui dévoile la vision de Triet sur les femmes et leurs combats.
Pour autant, le film avance aussi à travers les silences. De longs dialogues révélateurs sur l’identité de Sandra, son passé ou encore les zones volontairement laissées dans l’ombre rythment le récit. Et c’est là que le film se montre particulièrement brillant : il dévoile autant de vérités que de mystères, sans jamais briser complètement son énigme finale.
Chaque personnage se réfugie dans le questionnement. Le duo de scénaristes introduit alors une interrogation fascinante : quelle vérité cherche-t-on réellement ? La vérité objective, ou celle que l’on choisit de s’imposer ?
Le film évolue ainsi à mi-chemin entre un huis clos de Sidney Lumet et un thriller d’Alfred Hitchcock à l’ère des années 2020.
Ce qui définit le cinéma de Justine Triet, c’est finalement cette complexité féminine : la combativité, l’égarement, la manière dont ses héroïnes se définissent puis se redéfinissent. Avec l’écriture complémentaire d’Arthur Harari, elle dresse aussi le portrait d’une société agitée, dans laquelle les femmes tentent tant bien que mal de se frayer un chemin vers une forme d’espoir.
Ici, seule une certaine sérénité semble revenir. Mais le fin mot de l’histoire reste volontairement en retrait. Daniel, le jeune fils du couple — incarné par la révélation Milo Machado-Graner — livre un témoignage bouleversant qui permet à la justice d’en rester là. Et c’est précisément ce fragment du scénario qui se révèle le plus pertinent, tant il se connecte à notre propre réalité : entre la vérité absolue et des mots qui pèsent, il n’existe parfois qu’une seule différence, la conviction.
Là réside finalement le véritable thème du film. Et c’est pourquoi son titre fait autant sens. On peut retourner la situation dans tous les sens : la conviction d’un individu — qu’elle soit juste ou erronée — peut suffire à faire basculer une expertise vraisemblable.
C’est aussi cette possibilité qui fait parfois défaut dans la véritable justice. En cela, Triet se rapproche énormément du réel. Son film résonne profondément avec notre époque et avec les limites humaines de toute enquête judiciaire.
Creuser les probabilités, croire à la sincérité, se raccrocher à ce que dicte notre intuition intérieure afin de discerner le vrai du faux : Anatomie d’une chute dépasse finalement le simple cadre du film judiciaire. Il devient une observation humaine et psychologique d’une rare finesse.
Et c’est précisément cela qui rend ce grand drame si juste, si contemporain et si profondément représentatif de l’identité cinématographique de Justine Triet.
Une identité pas seulement présente dans les dialogues où la compostion des personnages, mais aussi dans la mise en scène. L'objectif est concentré sur un enjeu bien plus intime, il isole ses protagonistes dans le cadre, face à leurs doutes où à leur propre colère.
Chaque film de Justine Triet renferme un malaise intérieur, une colère qui se déploie en finalité. La mise en scène de Triet accompagne ces pensées, et fusionne avec ceux qu'elle filme.



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