Entretien avec Noémie Fachan autrice engagée qui revisite la mythologie grecque
- Arthur Heulin

- il y a 11 heures
- 5 min de lecture
Est-il possible de s’approprier des mythes antiques pour aborder des sujets d’actualités comme le sexisme ou la discrimination ?
Oui comme nous le prouve les écrits de Noémie Fachan alias Maedusa, autrice et illustratrice engagée qui revisite la mythologie grecque avec une vision moderne et pleine d’humour.
Cette descendante spirituelle de la créature mythologique éponyme a accepté de nous parler des coulisses de sa trilogie de livres dont le troisième tome “le songe de la sphinge” est sorti le mois dernier.
Pourquoi une gorgone comme avatar ?
La gorgone est une figure qui parle beaucoup aux féministes : dans le récit qu’en fait Ovide, c’est une victime de viol que l’on désigne comme monstre et qu’on abat comme tel. Dans de nombreuses représentations artistiques, c’est une femme en colère. Dans l’Antiquité romaine, c’est une figure protectrice que l’on porte en médaille pour se protéger des violences de l’existence. Nous sommes nombreux•ses à nous retrouver dans une facette ou une autre de cette figure en constante métamorphose.
Quand j’étais ado, j’en ai voulu aux adultes de m’avoir présenté Méduse comme un monstre alors que tout ce que je lisais sur elle résonnait si fort avec la condition féminine. Bien des années plus tard, à 35 ans passés, une énième expérience de violence sexuelle m’a submergé de rage ; j’avais besoin de l’exprimer et c’est tout naturellement qu’un personnage de gorgone a jailli sous mes pinceaux. Je l’ai appelée Maedusa et elle est devenue mon avatar pour crier à ma place tout ce que j’avais sur le cœur.
Pourquoi vos personnages féminins ont tous des cheveux-serpents ?
Quand je me suis aperçue de l’ampleur de l’écho que recevait Maedusa sur sa page Instagram, j’ai eu envie de dessiner d’autres gorgones ayant des vécus, des trajectoires, des situations différentes de la mienne. Je me suis alors mise à dessiner les femmes et les personnes LGBTQIA+ coiffé•es de serpents, pour symboliser qu’iels subissent le sexisme systémique. Les gorgon•es, dans mon univers, sont toutes les personnes concernées par les inégalités de genre, le virilisme, la misogynie, l’homophobie, la transphobie… Il y a donc aussi des gorgons parmi les gorgones !
Comment est née votre trilogie sur la mythologie grecque ?Est-ce le tout premier projet que vous avez écrit et dessiné ?
À force de mettre en scène Maedusa et les gorgon•es, j’ai eu envie de relire et de réécrire d’autres récits de figures mythologiques. J’ai commencé par Médée, Circé, Héra, Psyché, Dyonisos… ces posts Instagram ont attiré l’attention d’une agente littéraire qui m’a proposé de chercher un éditeur pour publier ces récits illustrés. Au même moment, une autre maison d’édition me proposait de travailler sur la question des injonctions à la parentalité : c’est ce projet qui est mon « premier né »… « Maternités : miracles et malédictions » publié en août 2023 chez Hatier. Puis, deux mois plus tard sortait « L’Oeil de la Gorgone » aux éditions Leduc graphic.
Comment êtes-vous devenue autrice ? Qu’est-ce qui vous a poussé à parler de sujet comme le féminisme, le sexisme et les minorités de genres ?
Pour moi, tout a commencé avec cette page Instagram « Maedusa, gorgone d’aujourd’hui » lancée en février 2021 et qui compte aujourd’hui 130 000 abonné•es. C’est cette popularité qui m’a ouvert une petite porte dans le monde très fermé de l’édition. Comme beaucoup d’auteurices engagé•es, je n’ai pas vraiment choisi mon sujet, il s’est imposé tout seul par les force des violences subies et de l’ampleur du système qui les rend possible.
Comment avez-vous découvert la mythologie grecque ?
Comme tout le monde, rien d’original ! J’ai grandi avec de nombreuses versions et adaptations de la mythologie grecque : dessins animés, BD, films, romans jeunesse… Difficile de ne pas se prendre de passion pour l’Odyssée ou les innombrables histoires du mont Olympe.
Dans votre version des mythes vous considérez Icare et Dionysos comme des personnes non binaire, pourquoi ?
Pour Dionysos, cela s’est imposé tout seul en lisant des commentaires de textes antiques : c’est une figure qui dépasse les frontières (géographiques, morales, traditionnelles…), qui bouscule la masculinité hégémonique de la Grèce ancienne, laquelle repose sur la mesure et le contrôle du corps comme de l’esprit… Dionysos arrive « d’ailleurs », de chez les barbares (iel parcourt l’Inde avant d’arriver dans le monde grec), et propose l’ivresse / la transe comme modalité d’accès au divin mais aussi à l’humanité. Iel s’entoure de femmes - pas pour les dominer mais pour cheminer avec elles et leur permettre un espace orgiaque loin des carcans de leur genre ; iel se tient loin du boys club olympien, et exhibe une beauté androgyne… Dionysos bouscule l’ordre du monde.
C’était donc une évidence pour moi : je voulais écrire Dionysos comme une figure non-binaire. Pour Icare, j’ai réfléchi à l’image de « tête brûlée » que ce personnage a pu incarner au fil des siècles, dont je voulais précisément sortir pour proposer une autre lecture, plus empathique et solidaire. Je me suis dit que ce serait une bonne chose de proposer un deuxième personnage non-binaire, un•e ado cette fois, et humain•e.
Dans le tome 1, que représente le regard de Méduse selon vous ?
L’œil de la gorgone, c’est une référence à l’invitation que je fais aux lecteurices de poser un regard féministe sur le monde.
Dans le tome 2, pourquoi avoir choisi les harpies comme meneuses de la révolte des monstresses ?
Dans le chapitre des harpies, j’explique comment toute femme en lutte pour ses droits ou refusant la place que lui assigne le patriarcat est volontiers traitée de harpie.
Je voulais redorer le blason de ces créatures mythologiques décriées pour souligner l’évidence : pas de révolution féministe sans un bon paquet de harpies pour souffler le vent de la révolte !
Dans le tome 3, pourquoi la Sphinge est-elle une psy ?
Dans notre société dite « égalitaire » où nous bénéficions des acquis de 80 ans de conquête de droits pour les femmes (notons que pour les minorités de genre, on est loin d’y être), les violences, discriminations et inégalités persistent dans les faits. Aussi, nous sommes très nombreuses à consulter un•e psy pour essayer de comprendre ce qui nous arrive.
Je trouve que la Sphinge, qui s’exprime par énigmes dans la légende œdipienne, fait une excellente figure de psy à la fois nécessaire et dépassée par ce que lui rapportent les humaines de la mythologie…
Aimeriez-vous que vos livres soient adaptés en film d’animation ?
Oh que oui. J’adorerais qu’une maison de production décide de les adapter, ce serait formidable.
Que pensez-vous du mythe de Pygmalion et Galatée ?
J’en pense qu’on peut leur faire dire ce qu’on veut, comme tous les autres mythes ! Les mythes sont par essence des histoires qui se métamorphosent dans le temps, il ne faut pas hésiter à s’en emparer.
Votre mythe préféré ?
Ce sera toujours celui de la gorgone. Je me considère comme une de ses nombreuses descendantes depuis 3000 ans qu’elle nous inspire.
Votre déesse préférée ?
Impossible de choisir. Athéna, pour sa sororité avec les figures dites monstrueuses (dans ma version). Artémis, pour la façon dont elle décide de s’inscrire à la marge. Perséphone, pour le courage à suivre ses désirs et à devenir la reine qu’elle pense être. Aphrodite, pour sa bienveillance qui réenchante le monde. Hestia, pour le soin qu’elle met à entretenir notre flamme féministe. Héra, pour sa droiture et son chemin d’émancipation.
Un passage que vous avez aimé écrire dans un des trois tomes ?
J’ai adoré écrire le récit d’Arachné, sa lucidité m’a beaucoup inspirée.
Des projets pour le futur ?
Mes tiroirs en sont pleins ! Un roman graphique sur le lien entre féminité et figure du serpent dans les légendes du monde entier.Un recueil de contes d’automne féministes. Une BD sur le sexisme ordinaire au travail. Ami•es éditeurices, contactez-moi !





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